Secrets d'archives : Le Mellois, nid d'espions

Lire l'article

 


Voilà 13 ans que Louis XIV a révoqué l’Édit de Nantes, retirant ainsi toute liberté de culte aux Protestants. En Poitou, et en particulier en Moyen Poitou (Sud Deux-Sèvres), les Protestants sont traqués et condamnés à mort ou aux galères. Des soldats, appelés Dragons, sont spécifiquement envoyés par le roi pour convertir de force les Protestants, quitte à abuser de violence. Dans un tel climat de défiance, beaucoup de nouveaux convertis sont dénoncés et condamnés. Manipulée par les prêtres catholiques et le pouvoir royal, l’opinion publique se range vite du côté du Roi et est prête à rendre service...

Secrets d'archives

« Ete 1698. Les moissons s’annoncent à Beaussais. Le soleil du mois d’août a fait blondir nos champs de blé et roussir nos prairies. Chaque jour, nous prions le ciel que les récoltes soient bonnes et qu’elles permettent de nous nourrir tout l’hiver. Dieu soit loué, ma famille et moi sommes mieux lotis que les autres paysans du village. Je m’appelle Nicolas Millet, ma famille possède de nombreuses terres. Je suis ce qu’on pourrait appeler un bon chrétien. J’approuve le sieur prieur Michel Devallée, un brave homme qui nous explique le fléau que représentent les mauvais convertis aussi appelés Protestants. Cela fait 13 ans maintenant que notre bon roi Louis XIV a interdit leur culte. Mais, tous au village, savons qu’ils n’en restent pas là et qu’ils bravent les lois pour se retrouver en cachette au péril de leur vie. Quelle infamie !

Depuis quelques jours, nous entendons régulièrement des chants qui s’échappent de nos petites vallées à la tombée de la nuit sans que nous puissions pour autant savoir précisément d’où ils proviennent. Parfois le chant résonne jusqu’aux fenêtres du Presbytère… d’autres fois, les voix se taisent tandis qu’une autre s’élève, forte, puissante et entraînante. Il est de notre devoir d’en informer le Magistrat Destrée représentant du conseiller du Roi.

Secrets d'archives

Suzanne, la nièce de notre cher curé est venue me voir, essoufflée. Elle tenait à me faire part d’une rumeur qu’elle avait entendue de leur valet. Une assemblée secrète se tenait tout près d’ici, aux abords de la métairie de Villerioux… Il ne lui a fallu que quelques minutes pour rassembler ses amis, Élisabeth, Marie, Jean et son cousin. Nous partîmes donc sur le chemin. Je sentais l’excitation de mes compagnons s’amplifier à mesure que nous approchions. Las de tout cela, je pris congé, les laissant finir seuls. Ce n’est pas la première fois que j’entends les Huguenots chanter. Je sais même que certains se sont mariés sans même avoir poussé les portes d’une église. Les femmes exhibent fièrement leur alliance, ne se cachant aucunement d’habiter chez leur compagnon, comme si elles ignoraient ce qu’elles risquaient...

Pour remplir notre devoir, mes compagnons et moi même sommes allés à la rencontre du magistrat. Dénoncer les mauvais convertis, c’est aussi être un bon chrétien comme nous le répète M. le Curé. Tous ont exposé leur version des faits. Ils n’ont rien oublié, les psaumes chantés, les sifflements d’alerte qu’ils poussaient, les couples non reconnus par l’église et surtout le pilier de l’organisation : André Archimbault dont la voix semble envoûter ses compatriotes. Nous savions que tous n’étaient pas punis. Certains parvenaient à s’enfuir… qu’importe, nous  rassemblions leurs affaires et les portions en effigie pour une pendaison symbolique. D’autre fois, c’était la galère, ou la mort. André Archimbault est condamné aux galères d'où il ne reviendra jamais. Quant aux autres, ils ne seront jamais attrapés. Certains se cacheront d'autres, émigreront en Angleterre.

Secrets d'archives

Quand mon tour fût venu, je leur exposais les même faits que mes comparses. Pourtant, ce n’était pas tout, j’avais une autre histoire à leur conter. Je n’en avais d’ailleurs jamais fait part à mes amis. Il y a trois mois de cela, mon fidèle compagnon, le sieur de la Garenne Meunier m’invita au cabaret pour y manger. Dans la soirée, un homme à la barbe et aux cheveux sombres s’est approché de nous. Il était entièrement vêtu de noir. Il ne semblait pas très grand, ni même menaçant, pourtant quelque chose chez lui nous intriguait…

 - Êtes-vous nouveaux convertis ? nous demanda-t-il avec aplomb

Avant que mon ami ne put ouvrir la bouche, je lui répondis du tac au tac

- Oui pour sûr !

Alors il dévoila sous son long manteau d’ébène un ouvrage à la couverture en cuir. Un léger sourire s’esquissa sur son visage tandis qu’il s’apprêtait à nous lire quelques lignes…

« Un livre protestant ! Nous le tenons, pensais-je, cette histoire fera grand bruit au village j’en suis certain ! »

Soudain, deux hommes que je soupçonnais depuis quelques mois d’être Huguenots lui tapèrent sur l’épaule en nous montrant du doigt.

- Stop, mon ami ! Tu parles là avec deux catholiques !

Le visage blême, l’inconnu s’empressa de couvrir son livre, et disparût comme il était venu. Nous n’avons jamais su son nom ni l’endroit d’où il venait. »

Source : C51 Archives départementales de la Vienne

Nicolas Millet, comme beaucoup d’autres a témoigné contre les Protestants. Le plus souvent, l’acte est motivé par le devoir de servir le Roi et sa patrie. Dans d’autres cas, certains envisagent cette dénonciation comme un moyen de sauver l’âme des nouveaux convertis. Enfin, pour les autres, serviteurs zélés, il conviendra de se tourner vers les autres périodes historiques meurtries par la délation, lors desquelles, l’être humain peut se révéler, dans ce qu’il a de plus noir.

 

On en veut plus !

Un grand merci à Aude et Rémy du Centre Jean Rivierre de La Couarde de la Maison du Protestantisme poitevin qui consignent soigneusement mille et un trésors de l'histoire locale (documents historiques, généalogie protestante...). Ouvert toute l'année le mardi matin de 9h30 à 12h et sur rendez-vous du lundi au samedi.


5, impasse du Temple - La Couarde 79370 Prailles-La Couarde

05 49 32 83 16

Dans la même collection