Secrets d’archives : Ma mère, ce héros - d’après l’histoire des Dames de Boissec

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Le regard sûr et fier, cet air farouchement déterminé, le nez planté au ciel, bien haut comme s’il pouvait la faire grandir... On aura beau dire, Marguerite, ma mère n’a pas froid aux yeux. On m’a souvent répété que je ressemblais à mon père. Pourtant regardez-nous, mère et fille ! Le même souffle nous anime, ce vent de liberté qui nous a été murmuré, il y a de nombreuses années, par un certain Jean Calvin… Notre famille entière s’est vouée à répandre ses idées protestantes un peu comme on sème le blé.

crédit Ph. Wall CD79

 

 « On nous surnomme les Dames de Boissec. Issues d’une riche et puissante famille, nos propriétés s’épanouissent dans toute la contrée. Mon grand-père, André de Saint-George a acquis une construction démembrée de la place forte d’Exoudun. Il baptisa ce lieu Boissec car il était déjà propriétaire de Boissec-en-l’eau à Lezay. Nous vivions alors une époque difficile. Les paysans étaient écrasés sous les taxes, tandis que les intempéries avaient eu raison de leurs cultures. Nous ravivions l’espoir des villageois qui sommeillait en eux depuis bien trop longtemps. Notre parole résonnait de plus en plus dans les provinces voisines. Non sans une certaine fierté, nous entendions souvent que notre famille, à elle seule, avait contribué à l’émergence de plus de 20000 Huguenots.

Mon père Louis de Saint-George, fit perdurer cette tradition familiale en aménageant la vieille grange du château en temple protestant et organisa régulièrement des messes réformées par le pasteur La Vallée. Les nouveaux convertis d’Exoudun étaient nombreux à venir assister aux cultes. Avec un certain culot, nous aimions entrer dans ce lieu alors que les Catholiques se pressaient à la messe dans l’église. Nous étions séparés de quelques mètres seulement. Pourtant, nous partagions le désir de maintenir la paix entre les deux communautés.

Château de Boissec

Château de Boissec - dessin par Eugène Robichon 1982

Jusqu’à sa mort, mon père a subi des menaces du pouvoir royal sans jamais s’en inquiéter. Pour affirmer son emprise sur le royaume, le Roi Louis XIII organisa une session extraordinaire de justice appelée « Les Grands Jours de Poitiers ». On y interdit la sépulture aux Protestants dans les cimetières catholiques et le temple de Boissec fût condamné à la destruction. Ma mère me rassura : « Louise, penses-tu ! Nous n’allons pas nous laisser faire ! J’ai déjà gagné un procès contre le seigneur de Lezay qui en voulait au temple. Nous trouverons une solution. »

Bravant toutes les interdictions, tout ce qui pouvait peser sur notre famille, mais aussi sur une simple femme comme elle, elle se jura de se dresser contre le Roi. Ma mère et moi nous nous rendîmes donc de domaines en domaines pour rallier le maximum de convertis à notre cause. Dans les derniers jours de novembre 1666, lorsque les troupes du Roi arrivèrent, ils ne virent d’abord personne. Puis quelques silhouettes émergèrent aux abords du temple. « De simples paysans, pensèrent-ils, pas de quoi s’alarmer ! » Un paysan après l’autre, la troupe prenait une ampleur insoupçonnée. 3000 hommes leur faisaient bientôt face. Soudain, l’un d’entre eux donna l’alerte et tous sortirent de leur longue casaque des faux, des mousquetons et des pistolets. Cette véritable armée ne mit que quelques minutes à décourager les soldats. Nous avions réussi, le temple était sauvé !

Malheureusement, nous savions qu’ils n’en resteraient pas là. Quelques semaines plus tard, nous vîmes arriver les garnisons de Saint-Jean-d’Angély, Saintes et Angoulême, venues grossir les rangs de l’armée royale. Pierre Maunet, maçon à Exoudun, que je connaissais bien, fût le premier à gravir le temple pour le démolir. Bientôt les flammes enveloppèrent l’édifice, et le réduisirent en cendre. Avec ma mère, marchant sur les décombres, les yeux embués par le désespoir, nous nous tenions le bras si fermement l’une et l’autre, qu’il nous était impossible pour nous aussi de nous écrouler. Et là, en bas, sous une vieille planche calcinée, encore fumante, il était là, intact. Le Décalogue* miraculeusement sauvé des flammes. Personne ne pourra jamais ressentir une telle force, une telle intensité lorsque ma mère et moi échangeâmes un regard à cet instant présent. »

 

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Pour leur responsabilité dans la mutinerie des Protestants en 1666, les Dames de Boissec, toutes deux veuves furent enfermées à la Conciergerie de Poitiers en détention préventive pendant un an. Marguerite, la mère fut autorisée à rentrer chez elle. Louise sa fille, fut transférée à la Bastille jusqu’en 1671. Après un rapide retour en Poitou, elle s’exila en Hollande où elle finira ses jours. Après la mort successive du père Louis de Saint-George en 1638 et celle du fils, Henri de Chizé en 1699, les Dames de Boissec furent privées de leur droit de succession à cause de leur exil. Suite à un accord, la famille de Castellane acquiert la propriété de Boissec jusqu’en 1769.

* Tables de la Loi

Sources :

- Musée du Poitou Protestant – Centre Jean Rivierre

- F. Dubreuil (Membre de la Société des Antiquaires de l’Ouest, de la Société des Archives historiques du Poitou, de la Société historique des Deux-Sèvres, Essai de monographie de la commune d’Exoudun de l’origine à 1800. 1935

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Un grand merci à Aude et Rémy du Centre Jean Rivierre de La Couarde de la Maison du Protestantisme poitevin qui consignent soigneusement mille et un trésors de l'histoire locale (documents historiques, généalogie protestante...). Ouvert toute l'année le mardi matin de 9h30 à 12h et sur rendez-vous du lundi au samedi.

5, impasse du Temple - La Couarde 79370 Prailles-La Couarde 05 49 32 83 16

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